Démocratie?

C’est avec émotion que je retrouve ce texte de mon père, en ces temps inquiétants est-ce vraiment un hasard si je le redécouvre?, qui parle de ce qui avait le plus de valeur à ses yeux et qu’il a passé sa vie à nourrir à sa manière, afin qu’elle se transmette et ne meurt pas….La Démocratie.

Je vous en livre en extrait le début et la fin .

DIALOGUE ENTRE TEETETE, CITOYEN D’ATHENES ET UN NAIF CITOYEN DE LA REPUBLIQUE FRANCAISE

PREFACE
Ce petit dialogue, pastiche des oeuvres de Platon, n’a pas la prétention d’avoir une quelconque dimension philosophique, voire même, économique…
Passant de l’humour à la gravité, du sérieux au burlesque, il pose surtout les problèmes de notre temps et nous invite à y réfléchir.
Les hellénistes reconnaitront au passage des traits familiers à la langue qu’ils cultivent, mais cet ouvrage s’adresse à tous.

Survolant allègrement les siècles, il faut le considérer comme un sourire qu’on peut mettre dans sa poche à volonté.

Mon père affirmait souvent:

  • Qu’est-ce-qui fait courir le monde aujourd’hui? Ce sont les inutilités de Périclès.
    Les inutilités de Périclès étaient le Parthénon, construit par Callicratès et Ictinos, l’Odéon, Les Propylées, les longs Murs, sans parler du sanctuaire d’Eleusis et de la statue d’Athéna Hygie.
    Toutes ces merveilles, édifiées sous la direction de Phidis, que protégeait Périclès, doivent peut-être leur harmonie à l’union miraculeuse du génie artistique et du génie politique.
    Quoiqu’il en soit, à en juger par le nomre de visiteurs qui gravissent l’Acropole chaque année, il faut reconnaitre que mon père avait raison.
    Le ballet des robes d’été, parant de couleurs vives la majest du site, ne peut manquer de charmer l’oeil et l’esprit. Cette alliance de la grâce et de l’austérité, de l’éphémère et de la pérennité, ces papillonslégers voletant autour des pierres éternelles,offrent un spectacle étrange et fascinant, comme si les générations successives issues des temps modernes ,à l’écart des usines et du bruit des machines, venaient respirer là un parfum d’éternité. En tout cas, c’est bien ainsi que l’entendait mon père.
  • Que laisserons-nous à nos enfants? Un peu de vent peut-être.
    Nous n’avons rien construit pour eux si ce n’est des produits fabriqués que nous utilisons au jour le jour. Nous avons sacrifié nos belles campagnes à un industrie de pacotille. Nous courons , haletants, après des techniques qui demandent moins d’ingéniosité que de ressources financières. Nous jetons notre génie dans le gouffre de la bêtise universelle, nous déversons notre énergie dans un tonneau des Danaïdes.
    Que donnerons-nous à nos enfants? Pas même un monument.
  • Mais quoi, objectai-je, une civilisation nest pas un cimetière . Qu’importe notre souvenir pourvu que nos enfans vivent!
    Cet argument faisait sourire mon père qui citait Horace :
     » Damnos quid non imminuit dies?
    Actas parentum, pejor avis, tulit
    Nos nequioes, mox daturos
    Progeniem vitiosiorem. »
    ( Quelles pertes, quels dommages, n’apporte point le temps? Nos pères valaient moins que leurs pères; nous, leurs enfants, valons moins qu’eux ; ceux que nous aurons vaudront moins encore… »
  • Il n’est pas sûr qu’Horace se plaçait sur le plan moral en affirmant cela; sans doute voulait-il dire aussi qu’aucun être ne vient au monde en se suffisant à lui-même; L’enfant attend de son père non seulement une nourriture terrestre mais encore une nourriture spirituelle. C’est une loi de la Nature. Or , qu’avons-nous à offrir à nos enfants aujourd’hui ? Pas même une idée.
  • Une idée nest pas un monument, objectai-je
  • Tu te trompes, répondait mon père, une idée est peut-être plus qu’un monument, et un monument n’est jamais dépourvu d’idée.
    On a pu détruire le couvent de Port-Royal, on ne détruira ni Pascal ni Racine . Regarde le Parthénon et tu comprendras la Géométrie, regarde la cathédrale de Laon, et tu comprendras le christianisme. Que regardera notre prospérité, le centre Beaubourg peut-être?
    Cette ironie me laissait sans réponse. J’étais atterré par la vanité de notre siècle. J’avais beau rétorquer à mon père que nous laisserions à nos enfants la belle épopée de l’aviation et des chemins de fer, ou encore cette grande merveille qu’est la télévision, il me répondait imperturbablement:
  • Pour aller où et pour regarder quoi?
  • Pour aller rencontrer d’autres hommes ,ou pour les regarder vivre si l’on ne peut les rencontrer.
  • Donc, disait-il, nous sommes sortis de nous mêmes pour aller plus vite à la rencontre de nous-mêmes. Où est le progrès?
    Cette idée que les moyens de transport ont facilité les rencontres entre les hommes est complètement fausse. Ils les séparent au contraire. La preuve : il n’y eut jamais autant de guerres qu’en ce moment.
    La radio venait d’annoncer que soixante européens avaient été sauvagement massacrés au Zaïre, en ce jour du 20 mai 1978.
  • Tout cela n’a donc servi à rien?
  • A rien, disait mon père.
  • Donc, en dépit des techniques nouvelles, il reste l’homme?
  • Il reste l’homme en effet, disait-il.
  • Deux mille ans d’efforts n’ont pas résolu le problème de l’homme?
  • Qu’est ce que tu veux dire par  » le problème de l’homme »?
  • je veux dire que nous sommes toujours à nous-mêmes ce grand inconnu.
    MON PERE – C’est ce que disait Socrate. Aussi nous invitait-il à nous chercher en nous-mêmes.
    MOI – Et qu’ont pu donner , selon toi, deux-mille ans d’introspection?
    MON PERE – Nous n’avons pas avancé d’un pouce.

Sa réponse était catégorique. Un jour je m’insurgeai contre son assurance et je me lançai avec véhémence dans un long discous, dont les arguments s’enchainaient à peu près de la façon suivante:

  • Pardonne moi,mon père, mais j’ai l’impression que tu prends plaisir à ébranler l’optimisme de la jeunesse. Sans doute veux tu éprouver la force de mon caractère et de mes convictions.
    Je me refuse à croire qu’une génération toute entière ne puisse être facteur de progrès. Je vais d’ailleurs t’en donner la preuve.
    Notre vingtième siècle n’a pas bâti de ces grands palais comme dirait ton Horace , eet il n’est pas semblable à ces géants orgueilleux qui voulaient faire la conquête de l’Olympe.
    Nous aurions pu construire des palais par milliers, qu’aurions-nous fait d’utile, puisque nous ne pouvons améliorer la perfection de ceux que nous ont laissés nos ancêtres?
    Pouvons-nous parachever le Parthénon, pouvons nous édifier plus belle cathédrale que la cathédrale de Laon? Mais cela ne signifie pas que nous n’avons pas progressé. Bien au contraire.
    Nos ancêtres ont projeté dans la pierre leurs connaissances, nous avons, nous, pénétré à l’intérieur même de la matière, par la découverte de l’atome, à l’intérieur duquel nous avons découvert un autre cosmos, une autre géométrie, une autre architecture que la leur.
    Si nos ancêtres ont recherché l’infiniment grand, nous avons exploré, nous l’infiniment petit, et les uns et les autres, nous nous rejoignons dans l’infiniment beau.
    Aussi notre patrimoine est-il moins spectaculaire, mais il est immense car nous laisserons à nos descendants les secrets de la structure de la matière, secrets qui ne sont que les portes du champ infini des possibles que nous ignorons encore…
    Soit, je te concède que les moyens de transport et les moyens d’information n’ont qu’une importance secondaire mais notre gloire sera d’avoir découvert les structures de la matière.
    Fier de mon discours, j’observai mon père qui se mit à rire.
    MON PERE – Nous ne savons point ce que c’est que la matière; Tout juste connaissons nous les éléments qui la composent. A supposer même que nous la connaissions, cela ne rendrait pas compte de la forme.
    MOI -De la forme?
    MON PERE – Celle de ton visage, par exemple.
    MOI – Que vient faire ici la forme de mon visage?
    MON PERE – C’est elle qui te donne une identité. Lègueras -tu la forme de ton visage à la postérité?
    MOI – C’est absurde!
    MON PERE – C ‘est absurde parce que ton visage n’appartient qu’à toi seul. Peut-être auras -tu des enfants qui te ressembleraont, mais ce cas mis à part, tu ne peux , en effet, faire don de ton visage, et pourtant, il existe, la matière qui le compose est commune à tous.
    Ainsi , on ne peut léguer ce qui nous appartient en popre, mais on ne peut léguer non plus ce qui appartient à tous, et par conséquent, nous ne saurions nous vanter davoir tranmis la science à nos enfants, parce qu’elle est commune à tous et que ne pouvons transmettre en notre nom ce qui ne nous appartient pas.
    MOI – Il y aurait beaucoup à dire sur ce point, que la science appartient à tous. Ne voyons-nous pas le contraire se produire tous les jours? Ne voyons-nous pas les différents pays se la disputer, conserver jalousement leurs découvertes, s’honorer de leurs savants etc…?
    MON PERE – Et tenter d’enfermer dans leurs frontières la pensée universelle? C’est vrai, certains pays le font.
    D’autres au contraire, sont si embarrassés par leurs savants, qu’ils les enferment ou qu’ils les chassent.
    Dans un cas comme dans l’autre, la tentative est vaine.
    MOI – Mais la science,ne donne-t-elle pas forme à la matière? Et par conséquent, n’est-elle pas comme mon visage et ne lui donne-t-elle pas son identité?
    MON PERE – Je comprends ce que tu veux dire, mais ce n’est là qu’une forme provisoire, qui se renouvelle sans cesse.
    Quoiqu’il en soit, elle appartient à tous. On ne saurait dire que les mathématiques appartiennent à la Grèce, en dépit de Pythagore et des pythagoriciens . Par contre, la géométrie appliquée au Parthénon prend effectivement une forme grecque. Mais le Parthénon n’est pas une science, c’est une oeuvre d’art, comme l’église Sainte-Sophie à Istambul ou la Tour Eiffel, à Paris.
    MOI – Selon toi, donc, seuls les arts peuvent se transmettre?
    MON PERE – Et il y en a beaucoup. L’art de vivre est peut-être le meilleur d’entre eux. Les arts sont l’âme d’un peuple et comme nous n’avons plus d’âme , j’ai peur que nous n’ayons plus d’art. Mais je viens de prononcer le mot âme, et sans doute ce mot t’irritera-t-il?
    MOI – En tout cas il irrite beaucoup de gens. J’ai vu des professeurs de philosophie le rayer rageusement de la copie de leurs élèves et tout un troupeau de petits philosophies le bannir à leur suite de leur vocabulaire.
    MON PERE – Et quel mot lui préfèret-on?
    MOI – Je ne sais. Quelquefois, on lui substitue le mot esprit.
    MON PERE – Pourtant les grecs ont donné à l’âme un vocable magnifique : Psyché, le souffle.
    Le souffle, c’est la force de l’air, c’est l’énergie de ce qui est insaisissable, c’est l’effort même de la vie qui épouse toutes les formes. C’est , précisément, la Géométrie, moulée dans les formes de l’architecture. Comment peut-on nier l’âme?
    Notre conversation en resta là : qu’est-ce-que l’âme? Cette question avait la profondeur d’un abîme, et nous ne voulions ni l’un ni l’autre y sombrer.
    Il fallait, toutefois, se rendre à l’évidence . Nous attendions avec angoise les événements futurs. Cela ne nous empêchait pas de déposer dans les mains de l’avenir notre lâcheté présente.
    Devant un tel héritage, j’ai vu des enfants refuser de grandir.

Je fis donc , moi aussi, le pélerinage d’Athènes.
Qu’allais-je y chercher? Je ne sais. Peut-être espérais-je y puiser de nouvelles forces et retrouver cete confiance qu’un homme jeune se doit d’éprouver à l’égard de l’avenir.
Je connaissais , par mes études, le calme et la splendeur du site, la force tranquille de la civilisation athénienne, ses institutions et ses lois, ou du moins, une partie d’entre elles.
Peut-être y avait-il , dans les trésors du miracl grec, quelque substance encore qui pût nourrir nos espérances présentes.

Le voyage fut pénible et décevant. Comme je n’avais pas suffisamment d’argent pour voyager par mes propres moyens, j’eus recours à une agence de voyages qui proposait un itinéraire par Nice, Gênes, Naples, Brindisi, Corfoue, Patras, le golfe de Corinthe.
Sur dix jours que durait le périple, deux étaient consacrés à la ville de Périclès. C’était peu, mais nous étions soumis à des impératifs horaires que nous n’avions pas à discuter. D’ailleus, le luxe des chambres d’hôtel qui nous étaient réservées, le sourire de notre gentille hôtesse, d’origine grecque, chargée de commenter notre visite, l’attention dont nous étions l’objet de la part des différents services, tout cela devait nous faire oublier la brièveté de notre séjour.
Nous glissâmes sur l’Attique comme nous glissâmes sur la mer bleue et lisse, sans secousse et sans surprise, comme il était prévu.
Je supportais avec peine cette sensation dee tout voir comme à travers une vitrine. » Jetez vous aux tables pleines d’étrangers  » avait dit Montaigne. A table, nous nous retrouvions entre gens du même monde. Sans intérêt!
Quand nous approchâmes d’ Athènes, je ressentis pourtant une émotion violente. J’aspirais de tous mes poumons l’air qu’avaient respiré les plus grands poètes du monde antique. Des vers de Sophocle et d’ Euripide chantaient dans ma mémoire et j’attendais avec appréhension le moment où je poserais mes pieds dans les ruelles où déambulait Socrate.
Hélas, nous nous engouffrâmes dans Athènes par une interminable avenue toute droite et ma poésie en souffrit.
Ce ne fut que le lendemain de notre arrivée, en montant de grand matin sur l’Acropole, que je retrouvai l’esprit de la ville antique. Les rayons d’Apollon caresaient doucement les dalles de la citadelle, d’où l’on dominait la ville et les champs d’olivier.
Ici avaient retenti les rumeurs de la guerre, et, en regardant les pentes escrpées du haut de l’enceinte de Thémistocle, je me mis à imaginer des soldats perses, agglutinés comme des essaims d’abeille, le long des pentes de l’Acropole, envahissant et détruisant tout, comme pour se venger de l’ardente résistance des hoplites aux Termopyles, tandis qu’à Salamine, les eaux scintillantes du bouclier de Poséïdon préparaient pour tous les Grecs le théâtre de la victoire.
Il émanait je ne sais quelle naïve candeur de cette sereine confiance qu’ont toujours eue les Grecs our les roches élevées, autour desquelles ils organisaient leur vie.
Troie, Assos, Pergame, Athènes, c’est partout la même forteresse qui domine de ses remparts une longue plaine d’oliviers s’inclinant sur la mer.
On comprend que ces acropoles aient été à la fois des foyers de résistance et des sanctuaires religieux où logeait l’âme de la cité.
Franchies les Propylées, tout respire la paix, le silence et la méditation. Cette opposition entre la guerre à l’extérieur et la paix à l’intérieur, pour être shématique, ne laissait pas de m’intriguer: on a souvent remarqué que le bouillonnement intellectuel entre en effervescence dans les périodes où règne l’insécurité. Souvent, d’ailleurs, ce bouillonnement engendre des classicismes, cest vrai pour la Grèce, pour Rome, pour la renaissance italienne, pour la France…
Quoiqu’il en soit , j’étais frappé par le nombre de trésors pacifiques qu’avait contenu ce rocher bardé de murailles.
Nous étions là dans le séjour d’Athéna, fille de Zeus, déesse de la sagesse, sagesse dont il ne restait plus que d’imposants fossiles, qui ne laissaient que deviner quelle dut être son éclatante harmonie.
Mais , rassurez-vous, je nai pas lintention de vous décrire les temples de l’acropole. Vous les connaissez sans doute, ou vous les connaitrez. Du reste, en dépit des savantes reconstitutions je suis incapable d’imagine la splendeur des marbres et de meubler les espaces vides. Ce que je vis, en son état actuel, suffit à mon émotion. Il me plait d’avantage de voir un iris fleurir au pied d’une vieille colonne dorique, que de reconstruire par la pensée le  » front audacieux  » de palais impeccables.
Toujours est-il que ce matin de printemps, je fus pleinement sensible au charme de l’Acropole.
J’avais le privilège , seul et libre comme je l’étais, de me sentir un peu d’Athènes. En fait, la visite avait été inscrite dns le programme de l’après-midi, mais j’avais pris l’initiative de le transgresser pour profiter des premières heures du jour, où la luminosité est telle que les anciens appelaient les premières heures de l’aube le  » jour sacré ».
Ma visite personnelle me retint jusqu’aux environs de midi. La chaleur devenait insupportable. Je descendis déjeuner dans une taverne des quartiers populaires afin de suivrre le conseil de Montaigne et de soumettre mon petit bagage de grec à l’épreuve de la conversation.
Ma louable intention m’emmena jusqu’à la terrasse d’un petit estaminet à la façade blanche et proprette, un peu à l’écart des grandes rues animées. Là, je fis surtout la connaissance d’un petit vin raisiné, fort agréable au goût et qui avait le charme de ces belles infidèles qui ne font les yeux doux que pour mieux vous tromper. Oh! Ce petit vin était l’innocence même, mais la chaleur du jour lui avait mis le diable au corps et, de la façon persuasive que vous pensez, il m’invita à me faire grec jusqu’au bout en consacrant les premières heures de l’après-midi à faire la sieste.
M’éloignant de la ville, je cherchais dans la campagne environnante un endroit propice à mon sommeil, quand je fus attié par l’ombre d’un grand platane dont le large feuillage dominait une plaine aride et désséchée .
M’étant fait un oreiller du vieux pull-over, bien calé dans la fourche d’une racine et je ne tardai pas à m’endormir, bercé par une douce brise chuchotant dans le feuillage.
Bienheureux Giraudoux qui, dans Suzanne et le Pacifique inventa l’arbre à songes. Mais, est-ce-bien une invention de Giraudoux? N’y a-t-il pas , dans Virgile déjà, le sentiment déclaré que les arbres sont doués d’un souffle prophétique? Est-ce un hasard, si la sybille de Cumes écrit ses sentences sur les feuilles qu’elle jette au vent?
Lorsque je crus m’éveiller, le pltane sous lequel je m’étais couché me sembla plus touffu et plus vaillant. Le ciel était d’une profondeur infinie. Chose curieuse, l’Acropole, pourtant lointain, resplendissait de blancheur. Le nombre des édifices avait augmenté et l’ensemble, bien groupé, avait l’aspect d’une joyeuse citadelle.
Je n’étais pas encore revenu de mon étonnement quand j’entendis, tout près de moi, des éclats de rire. Je baissai les yeux. Oh stupeur! La plaine désséchée était devenue une vallée verdoyante et embaumée, au creux de laquelle ondoyait une charmante ivière. Oui, vous avez tous reconnu l’Illissos, son platane et son Gatillier embaumé, tels que nous les décrit Platon dans le début du Phèdre.
Il ne manque plus que Socrate, me direz-vous . Justement, le voici. Comment ne pas le reconnaître dans cet homme à tête de Silène, relevant sa tunique de lin pour se tremper les pieds dans la fraicheur de l’onde?
Il était encore plus petit que je ne croyais, plus corpulent aussi, et ses yeux torves vous jetaient à la face je ne sais quelle interrogation sournoise.
Socrate n’était pas seul : toute une troupe de jeunes gens s’ébattaient autour de lui, s’amusant à s’éclabousser comme des enfants, riant à gorge déployée. Certains penchaient leur tête aux boucles philosophiques.
Il y avait là, sans doute, le fidèle Criton, l’intendant de l’école, le jeune Théétête, et Clinias et Ctésippe, il y avait encore Phèdre en personne avec Socrate le jeune accompagnés d’Appolodore . Je crus même reconnaître Aristophane qui se moquanit d’ Alcibiade, mais peut-être me trompais-je.
Quoi qu’il en soit, ils ne tardèrent pas à m’apercevoir et vinrent aussitôt à ma rencontre. Seul Socrate se tint à l’écart, mais son oeil de taureau scrutait le fil des ondes.

  • Qui es-tu étranger, et d’où viens-tu? me demanda l’un des disciples.
    Il faut savoir que dans les rêves, l’on fait fi des conventions sociales. Quelque illustre qu’elle soit, toute personne vous est familière, de sorte que je pus engager la conversation sans crraint et sans fausse modestie, avec cette liberé de langage qui fit la gloire de la Grèce.
  • Je suis, répondis-je, citoyen de France et du dême d’Aquitaine.
    A ma grande surprise, ni le nom du pays de France, ni le dême aquitain ne parurent surprendre ces jeunes gens. Ils hochèrent la tête en signe d’aprobation, avec cette déférence qu’inspirent les gens qui viennent de loin.
  • La France est-elle un royaume barbare ou bien une république , à l’image d’Athènes? s’enquit Théétête.
  • La France est une république, Dieu merci, répondis-je.
    Mais pardonnez-moi, vous n’avez l’air surpris ni par ma tenue ni par mon langage. Cependant nous n’appartenons pas à la même époque. Il me semble reconnaitre Socrate en cet homme, là-vas, qui nous observe et vous êtes sans nul doute ses disciples. Certes, je vous connais par les écrits du plus illustre d’entre vous, celui que vous surnommez Platon, mais à l’heure où vous viviez, la France n’existait pas encore. Tout juste possédiez-vous quelques colonies sur son territoire. Comment se fait-il que nous puissions parler ensemble?
  • Eh quoi, reprit Théétête, n’es -tu pas un voyageur de l’Espace?
  • De l’espace et du temps, répliquai-je, car je suis né deux mille ans après vous.
    (…)
    -Tu viens de nous dire que la France était une république,- intervint Criton. Y en-a-t-il beaucoup de la sorte, et ressemblent-elles à la notre?
  • Hélas, Criton, répondis-je, les réplubliques sont si peu nomreuses qu’on peut les copter sur les doigts de la main. La plus grande partie du monde est servile en ce vingtième siècle.
    -Eh quoi, interrompit Théétête, n’en fut-il pas toujours ainsie? Ne sais-tu pas que les dieux ont donné la liberté avec parcimonie, pour nous empêcher de nous gonfler d’orgueil et de rivaliser avec eux, comme le firent les Titans?
    Ils nous en ont donné une parcelle cependant, pour nous permettre de partager modestement leur communauté. Aussi les hommes libres sont-ils un petit nombre, mais ils rayonnent sur toute la terre et sont les exemples de l’humanité.
    Vois, Athènes n’est pas une grande ville, et cependant, tu n’es pas venu de si loin pou n’y chercher que de doux ombrages.
  • Tu dis vrai, Théétête, Athènes est dans le coeur de chacun d’entre nous, mais tu te trompes si tu crois que les hommes libres servent d’exemple à toute la terre. Ils sont en si petit nombre aujourd’hui, qu’ils se regardent entre eux avec frayeur, comme s’ils redoutaient leur fin prochaine.
  • Certes, ce n’est pas Léonidas que tu nous dépeins ni ses trois-cents spartiates, – s’esclaffa l’un es disciples.
  • Il est facile à la jeunesse de railler la vieillesse, m’écriai-je, le monde était pour vous comme une orange ensoleillée. Nous habitons, nous, dans sa moisissure.
    Vos crises de désespoir ne vous ont pas mené plus loin qu’en Sicile, alors que nous sommes presque obligés de quitter la terre, pour partir à la conquête de planètes aapparemment plus mortes que la nôtre. Ah! si vous aviez connu votre futur, vous n’eussiez pas même existé!
    (…)
    S’ensuit donc un dialogue entre Socrate, ses disciples et ce jeune citoyen de la république française sur la science politique, et plus précisément sur la démocratie et les conditions de sa possibilité. je vous livrerai ce dialogue plus tard. Aujourd’hui, je vous livre la conclusion:
    Voilà un bel exemple de démocratie, si toutefois les choses se sont bien passées ainsi. Les astucieux verront là quelque complicité entre Thémistocle et Aristide. D’ailleurs, notre siècle se montre assez incrédule à l’égard des histoires édifiantes. Du reste, toute simplicité, toute franchise nous étonne. Notre complexité, ou plutôt nos complications nous éloignent de plus en plus du ciel limpide de la Grèce antique…C’est ce scepticisme des temps modernes qui m’avait peut-être empêché de comprendre Théétête.
    Il est vrai ussi que mon rêve ne pouvait imaginer que des personnages en rapport avec mon ignorance du monde antique… Du moins en avais-je retenu ceci:
    Depuis toujours, notre uclture occidentale nous avait présenté le monde comme un jardin : la Bible et le jardin d’Eden, l’Odyssée et les jardins d’Alkinoos, l’Académie de Platon, le Lycée d’Aristote, Les jardins d’Agrippine, les bois sacrés, le jardin d’Amour du Roman de la Rose, les jardins de Versailles, etc…Quand Chateaubriand dépeint l’Amérique dans son roman Atala, c’est encore un jardin, bref, avant la grande guerre, on pouvait croire encore à Dame Nature, et il en est découlé un certain nombre de conceptions politiques, n’en-doutons-pas, où le monde est ressenti comme l' »oikoumène » des Egyptiens.(mot tiré du grec et qui signifie Terre habitée. Cette notion prend tout son sens en Egypte où la Terre est cnsidérée comme propriété du Pharaon, dieu solaire, qui parcourt les terres comme le soleil parcourt le monde..)
    Cependant, depuis 1914, le monde a explosé.
    Depuis le chant mélancolique d’Apollinaire jusqu’à la science actuelle qui nous place dans le feu d’une explosion d’étoiles, le jardin occidental, dont le chêne millénaire s’est appelé Saint-Pierre de Rome, s’est disloqué dans le jaillissement perpétuel de la matière.
    Depuis, tout enfle, comme si les Etats se fonflaient eux aussi pour exploser ensuite. Il n’est pas, on l’a vu, jusqu’aux théories économiques qui ne prônent la nécessité de la croissance continue. Eh quoi, Socrate, ton ironie percera-t-elle cette boursouflure?
    Je compris dès lors le but de mon voyage en Grèce, ou plutôt le but de notre voyage en Grèce, à nous tous, glorieux touristes, qui sommes aller quelque jour trainer nos bottes dans la cendre dorée de l’Acropole. Projetés par l’explosion du temps à des millénaires du siècle de Périclès, peut-être cherchons-nous, sur les ruines de ses oeuvres je ne sais quel cordon ombilical qui nous rattachât au centre de la Terreet nous réunît dans son unité primitive. Ainsi, notre périple à traves les monuments antiques n’est-il qu’une recherche éperdue de nous-mêmes dans l’obscur labyrinthe de notre mémoire, errants sur les extrémités du temps, comme Virgile sur le bord des enfers de Dante, n’osant plus poser de jalons pour les races à venir, et regardant vers l’épicentre.
    Si donc le passé ne nous donne plus de leçon d’architecture, peut-être Athènes peut-elle encore nous donner une leçon de démocratie.
    Le voilà sans doute le monument que nous pourrions laisser à nos enfants.
    Ce serait une belle république, où continuerait de vivre un échantillon d’hommes responsables groupés autour d’une loi simple et…nourrissante.

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