le regard & la chose regardée

 » je voudrais être un objet maman. Un objet n’a pas de cerveau , donc il ne souffre pas. ce n’est pas moi, cette douleur, ce corps qui bouge tout seul. je voudrais sortir de moi. »

ma fille Maëlle , en crise aigue , m’adresse ses maux.

La douleur, c’est insupportable. on voudrait que ça s’arrête. Parfois , on choisit de mourir pour tuer la douleur.

on voudrait soulager l’autre de sa douleur. la prendre. la grand-mère de Maëlle sait faire ça. Elle prend les maladies des gens qu’elle aime. Les chiens -les chats , combien j’en connais, morts de la maladie de leur maître ou maîtresse. par amour.

la peur, la soeur jumelle de la douleur, commence à envahir notre maison.

garder son calme. garder son cap. garder la foi.

on visualise ensemble : Maëlle, mercredi, tu porteras ton pull préféré, le jaune qu’on a acheté pour Noël, et je t’emmènerai à ton cours de théâtre.

aucun médicament ne marche, le corps hurle de tous côtés, des douleurs surgissent en plein d’endroits différents…

insomnies 5 nuits d’affilée.

garder son calme. son cap. la foi.

 » Je vous salue Marie… »

et puis les obsessions arrivent, les idées fixes, qui tournent en boucle, et que Maëlle essaie de dire.

effroi.

a t on basculé dans un monde sans issue, un monde parallèle avec lequel on ne peut pas communiquer, un monde perdu, le monde des enfers?

faut il faire comme Orphée et aller la chercher?

faire taire la douleur sans faire taire la personne.

il ne faut pas se tromper.

ce n’est pas si facile.

on lui donnerait bien un bon somnifère et tout le monde dormirait, le cauchemar prendrait fin.

mais un somnifère la mettrait en danger vu sa pathologie…

délivrer la personne de sa douleur sans étouffer la personne, sans la nier, sans la rejeter, sans la diminuer, sans la contrôler, sans la dominer, sans la retenir, sans la trahir, sans la manipuler, sans lui mentir, sans la surprotéger,sans la pousser, sans la repousser…

Les gros mots des obsessions de Maëlle se mêlent aux gros mots de mes obsessions: polyhandicap, maladie orpheline, autisme, handicap mental, délire…

comme des cailloux lourds et froids. des blocs hermétiques. des coffres cadenassés , étiquettés  » dangereux », des bagages abandonnés de terrorristes…

 » elle délire  » je dis à son médecin . « Mais non, me répond-elle, écoute la »

Alors je l’ai fait. 3 heures durant, je l’ai fait. Je me suis assise à côté de Maëlle et je l’ai écoutée. vraiment écoutée. pas seulement pour qu’elle ait un espace où déverser ses trucs bizarres et qu’elle se calme. vraiment écoutée.  » raconte moi, je vais noter. précisément. minitieusement. tes mots. pas les miens sur les tiens. pas mes mots sur tes douleurs qui les cacheraient et les passeraient sous silence, comme au blanco, comme on blanchit de l’argent sale…je vais noter tes maux, dis les moi.Au début, ça ressemblait vraiment à du délire, des trucs chelous, mais je m’en fous, je note comme s’il s’agissait de données scientifiques extrêmement précieuses. et d’ailleurs ça l’était.Et plus Maëlle parle et plus les trucs chelous deviennent sertis de contextualisation, de compréhensions, de sensations…et petit à petit, je comprends…les trucs chelous sont comme des noeuds. ils se forgent , ils s’organisent et ils bloquent et ils empêchent des tas de choses. et Maëlle est entravée par ces noeuds, elle les voit se forger, elle se voit bloquée dedans et se trouve seule à gérer cet enfer. Au quotidien, quand le blocage se déclenche, comme un piège à vie libre, elle met en place des stratégies de forçat pour pouvoir s’en sortir, pour pouvoir continuer à vivre au milieu des autres, et personne ne s’en aperçoit.

et plus elle raconte, plus je comprends, et plus je comprends, mieux elle raconte, et mieux elle raconte plus elle apparaît, femme libre entravée dans des noeuds qui ne lui appartiennent pas , des traumatismes de mémoires transgénérationnelles que la grâce de son âme par amour est venue délivrée.

je découvre ma fille. je la rencontre, Je l’appelais mon bébé, je la découvre adulte, consciente, à la tâche , magnifique, en souffrance.

nous commençons un « journal de bord de ce qui se passe dans mon corps » Elle décrit avec une grande précision des processus de cristallisation de blocages , un vrai document scientifique, précieux, qui un jour servira à d’autres…

tu as dit que tu voulais être un objet pour ne plus ressentir la douleur. je te découvre un sujet en prise avec toutes les entraves à la construction de soi, qu’on se trimballe tous et que quelques uns manifestent…

je te demande pardon pour toutes les fois où j’ai miniaturisé ta douleur en gros mots d’inconscients  » polyhandicap, handicap mental, autiste, délire… »

le délire est lu, il se délie, petit à petit, au fur et à mesure que Maëlle parle, que ses colères rentrées parce que personne ne l’écoute sont enfin entendues, le corps se détend, les douleurs disparaissent, une à une, et ce matin , c’est mercredi, elle a mis son pull jaune, celui qui lui va si bien, et nous sommes allées à son ours de théâtre.

2 Replies to “le regard & la chose regardée”

  1. Magnifique!!! Bravo à vous deux! Impressionnant! C’est beau. Gros bisous, je prie pour vous ☺ 💕

    Le mer. 5 févr. 2020 à 15:35, espace de reconnexion a écrit :

    > lejardinki posted:  »  » je voudrais être un objet maman. Un objet n’a pas > de cerveau , donc il ne souffre pas. ce n’est pas moi, cette douleur, ce > corps qui bouge tout seul. je voudrais sortir de moi. » ma fille Maëlle , en > crise aigue , m’adresse ses maux. La douleur, c » >

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